Les déviates

...chapitre 5

Carl revient avec deux assiettes qu’il pose sur la table basse.

— Carl, si j’accepte de rencontrer ce ou cette “Gabriel-le” je souhaite que soient respectées quelques volontés : d’abord si le prénom de cette personne est une référence à un messager de Dieu ou quelque chose dans le genre, vous ferez la réunion sans moi. Ensuite je ne veux pas que d’autres personnes soient au courant de ce que je sais faire, toi et “Gabriel-le” c’est déjà beaucoup. Enfin, je ne veux pas expliquer d’où je viens, cette histoire ne doit concerner que moi afin de préserver mes proches. Si j'accepte de le rencontrer c'est pour avoir des réponses, je ne veux pas être une curiosité ou une bête de foire.

— Ce sera tout mademoiselle ? demande Carl d’un sourire moqueur.

— Pour l’instant oui, je ne sais pas où je mets les pieds alors il est possible que je formule une ou deux protestations à la découverte d’un aspect déplaisant dans ce...mystère.

— Bien, Gabriel est un surnom mais n’a aucun rapport avec l’Archange ou même avec une religion, quelle qu’elle soit. L’homme que je veux te présenter ne te posera pas de question sur ton entourage, et très peu sur ton passé, il sera là surtout pour répondre aux tiennes. Quant à savoir combien de personnes seront au courant de tes capacités, ça dépendra de votre entretien, je ne peux pas t’en dire plus ce soir. Je te propose de dîner et de parler d’autre chose ce soir, je t’invite à passer la nuit ici pour ne pas croiser ton agresseur qui doit rôder dehors. Il ne saurait se souvenir de toi mais il peut subsister un peu d’agressivité inconsciente en lui à ton encontre, il va être vaseux quelques heures et il vaut mieux le laisser cuver, il passera à autre chose.

— Dis-moi ce que vous lui…ce que tu lui as fait, je l’entendais s’énerver et quand je suis sortie du faux réfrigérateur il était inconscient. Et qu’est ce que c’est que cet escalier caché ? Ah et j’ai vu une photo là dans le cadre, on voit que le passage vers le bar n’existe pas, c’est toi qui as construit tout ça ?

— J'ai investi l'appartement et le bar il y a 10 ans, le passage a été percé pendant les travaux du bar, il fallait revoir l’électricité, la plomberie, et surtout la déco, dit-il en levant un index impératif. Il fait signe à Julie de manger, pique quelques légumes et les fait monter à sa bouche avant de reprendre l'historique de son installation.
— Les alcôves n’existaient pas par exemple, et les murs étaient couverts de moquette brun clair qui sentait la cigarette. Je pense que l’escalier caché est inspiré de la prohibition aux états-unis car le bar a été construit dans les années 20. J’imagine que les propriétaires d’alors ont prévu cette cachette craignant que l’interdiction ne vienne jusque chez nous, c’est une cave pouvant accueillir une dizaine de personnes, il y a un petit bar et des étagères au fond. J’ai tout laissé en place mais rien n’est utilisable aujourd’hui parce que l’humidité a tout gâté, j’ai juste stocké quelques bouteilles, après tout c’est une cave. Son existence est un secret bien gardé, je compte sur ta discrétion d’ailleurs, dit-il en pointant sa fourchette.

— Un secret bien gardé ? Tu viens de me dire qu’il a fallu refaire le bar, quelqu’un a bien dû ouvrir cette porte pendant les travaux.

— Je connais un entrepreneur...discret.

— Quelqu’un que Gabriel connaît aussi ?

— Exactement, tu es fine et perspicace, Gabriel va t’apprécier.

— N’essaie pas de me prédisposer à cet entretien, quoique tu me dises à son propos je le considérerai comme un parfait étranger : ni bon ni mauvais.

— Eh bien ! Lâche Carl un peu décontenancé par l’aplomb de son invitée. Finissons nos assiettes, on va boire du thé et parler d’autre chose.

Ils finissent leurs assiettes puis sirotent le thé que Carl a préparé, mais ne parleront pas d'autre chose.

— Tu ne m’as pas dit ce que tu avais fait à ton dernier client pour le “détendre”. Elle prononce ce dernier mot en levant les doigts pour mimer les guillemets.

— Ah oui, eh bien à l'inverse de ta capacité à inciter quelqu’un à faire quelque chose, je peux retirer l’idée d’action à une personne. Lorsque tu donnes un ordre, tu transmets une idée concrète, et ta victime applique l’action parce que l’idée est plus forte que sa volonté propre, nous sommes d’accord ?

Julie acquiesce en silence, reconnaissant dans ces mots simples la faculté qu’elle n’avait jamais formulée auparavant.

— Il me faut poser la main sur la tête de la personne à...apaiser dirons-nous, la suite est difficile à décrire, je dois éteindre toute volonté en moi-même, faire silence, et imposer ce silence dans l’esprit de la personne que je touche. Ses volontés du moment sont alors diluées dans ce silence, ce vide indifférent. C’est très efficace pour annuler une imposition.

— Ca parait assez simple à faire, au lieu de vouloir, il suffit de ne...rien vouloir, et d’envoyer ce “rien” dans l’esprit de quelqu’un, dit-elle avec légèreté.

— Non ça ne l’est pas, tu y arriveras un jour mais la route est longue. Tout comme il est impossible de ne penser à rien, il est impossible de s’obliger à ne pas penser. D’ailleurs, là maintenant je te demande de ne pas penser à un cube rouge… Voilà tu y as pensé, et moi aussi. Je dois faire le vide en moi mais ne pas céder à ce vide sinon le processus s’arrête, il me faut avoir une volonté assez forte pour qu’elle ne se perde pas dans le vide créé… Je dois résister au vide que je désire créer pour pouvoir le donner.

Carl arrête là son explication, voyant la jeune femme dubitative.

— Bref, je pense que tu saisiras mieux l’idée lorsque tu essaieras. Le gars allongé hier dans le bar est resté groggy quelques minutes, j’y suis allé un peu fort mais je pense qu’il fallait bien ça, il s’est giflé toute la nuit et dans la journée aussi, tu y as été fort !

— Je ne sais pas, c’est la première fois que je transmets un ordre aussi important, jusqu’ici j’ai plutôt tenté d'empêcher une action, pas d’imposer une action.

— Il n’y a pas de différence en fait, empêcher de faire c’est toujours imposer quelque chose. Tu sentiras une grande différence lorsque tu tenteras l’annulation par le vide, parce que là on n’impose rien, au contraire on laisse une page blanche. Ce qui a été nouveau c’est sans doute que tu étais en colère, ou alors que tu avais eu le temps de préparer ton imposition.

— Oui, j’ai eu quelques secondes pour le voir arriver, et j’étais assez remontée, ce genre de mec me révolte.

— C’est impressionnant de laisser une telle empreinte sur quelqu’un, je ne sais pas ce qu’il te voulait - mais je devine de mauvaises intentions - heureusement il m’a raconté sa série de mouvements involontaires, j’ai pu appliquer la dose suffisante de vide.

— Qu’est ce qui se serait passé si ton imposition n’avait pas été efficace ?

— Il se serait relevé plus rapidement et en se souvenant pourquoi il était là, il aurait fallu le maîtriser encore et recommencer. Tout à l’heure il s’est levé comme s’il se réveillait d’une bonne cuite, je l’ai guidé jusque dehors tout simplement. Le froid va le secouer un peu et il a sans doute déjà repris ses esprits, mais il ne sait sûrement pas ce qu’il fait là et il ne se donnera plus de claques.

— Plus jamais ? Comment peux-tu en être certain ?

— Il aura certainement des mouvements involontaires, ses mains et ses bras vont peut-être se lever par soubresauts, mais ça s'arrêtera là.

— Parfait, j’imagine que je dois te remercier, je ne sais pas ce que j’aurais fait sans toi, mon pouvoir - je ne sais pas si on peut le nommer ainsi - n’a pas fonctionné sur lui ce soir.

— Appelle ça comme tu veux, pouvoir, capacité, faculté, mojo… Je ne sais pas pourquoi ça n’a pas fonctionné, nous sommes tous différents dans l’application de nos facultés. Pour certains il n’est possible d’utiliser leur pouvoir que lorsqu’ils touchent leur cible - comme moi par exemple - pour d’autres il leur faut attendre un moment pour recommencer - c’est peut-être ton cas - et pour d’autres ça ne fonctionne plus lorsqu’ils ingèrent de l’alcool… Il semble qu’il n’y ait pas de règle et qu’il appartienne à chacun d’explorer ses propres capacités. Ce sera à toi de trouver tes limites, mais tu n’es plus seule maintenant alors si tu as besoin d’aide je serai là, et Gabriel aussi. Je ne t’en dirai pas plus, chacun doit se découvrir.

— Il me semble pourtant que tu en sais plus mais que tu gardes des informations.

— Tu as déjà assez à digérer, chaque chose en son temps, dit-il en posant sa tasse et en reculant dans son fauteuil.

— Donc tu en sais plus ! rétorque-t-elle en souriant. Je pourrais peut-être essayer sur toi, pour te forcer à parler par exemple...

— Oui tu peux essayer, dit-il en croisant les bras et en toisant le regard malicieux de Julie.

— Tu sais que ça ne marchera pas c’est ça ?

— C’est ça oui, ça ne marche pas entre nous, et faire parler quelqu’un n’est pas lui faire faire un geste simple, je n’ai jamais vu quelqu’un capable de ça. Gabriel t’en dira plus, il est tard nous devrions nous coucher.

— Je prends le canapé alors ? Tu as une couverture pour moi ?

— Je vais te déplier le canapé, une couette et des oreillers sont rangés dedans, dit-il en l’invitant à se lever. Je me lève à 7h30 le matin, petit déjeuner à 7h45, tu seras à l’heure au bureau je pense.

La table basse est écartée, le canapé est déplié, la couette allongée et les oreillers jetés en tête de lit.

— Bonne nuit Julie, dit-il à voix basse.

— Bonne nuit Carl… Carl, dis-moi, je vais dormir là sans pyjama, ça ne va pas créer de problème, de quelque manière que ce soit ?

— Non, aucune chance, dit-il en balayant l'air de sa main ouverte. Sans vouloir te vexer ! Ce soir je peux te proposer un de mes pyjamas.

— Mmm non ça ira, merci.

— Bien, à demain alors.

La nuit est réparatrice, les péripéties de la veille se sont dissoutes dans les rêves et ce sont des odeurs de café et de tartines grillées qui réveillent Julie. Elle soulève la couette et s’assied sur le bord du canapé pour s’étirer, son regard traverse le rideau de cheveux qui tombe sur son visage et il lui faut quelques secondes pour réaliser qu’elle n’est pas dans sa chambre, et qu’elle ne porte qu’une culotte. Dans une inspiration bruyante, elle tire un coin du grand carré de coton sur son buste pour voir Carl sortir de la cuisine.

— Couvrez ce sein que je ne saurais voir, dit-il avec emphase.

— Oh ça va Tartuffe, c’est perturbant d’être réveillée par des odeurs familières dans un lit étranger… Je peux aller prendre une douche ?

— Bien évidemment, c’est à l’étage, juste à droite en haut de l’escalier. Les odeurs familières seront servies dans la cuisine dans un quart d’heure, ne traîne pas il n’y a qu’un service !

Julie ramasse ses vêtements, s’emballe dans la couette et fuit vers l’escalier comme un fantôme. Elle apparaît radieuse quelques minutes plus tard, pose la couette pliée sur le canapé-lit et passe à la cuisine, s’assied en face de Carl qui lui a préparé une tasse de café et des tartines grillées. Elle n’ose pas réclamer un fruit et dévore les tartines en silence. C’est Carl qui interrompt ce moment de quiétude.

— Ce matin je contacterai Gabriel, si tu es toujours d’accord pour le rencontrer car à ce stade tout peut rester entre nous, soit certaine que je respecterai ta tranquillité.

— C’est tout réfléchi, je veux le rencontrer.

— D’accord, je me charge de le prévenir, que dirais-tu de le faire venir au bar ce soir ? C’est un environnement sécurisant pour toi, il est important que tu te sentes à l’aise.

— Ha oui excellente idée, je dois préparer quelque chose ? Il y a des questions pièges ?

— Sois naturelle, tout ira bien. Vraiment, ne te préoccupe pas de cette entrevue, Gabriel est un homme simple et très accessible. Et souviens-toi que c’est lui qui vient te voir, c’est lui qui est intéressé par ce que tu sais faire, alors contente-toi de lui raconter ce que tu m’as dit, vous allez papoter tranquillement.

— Comment sais-tu qu’il est intéressé par ce que je sais faire ? Tu lui as déjà parlé de moi ?

— Quand aurais-je pu faire ça ? Non non, je n’irai pas plus vite que ce que tu permettras, je sais combien la discrétion est importante pour nous. Il te dira lui-même pourquoi il sera ravi de te rencontrer, je ne te dirai rien de plus.

— Tu es bien secret, remarqua Julie en se préparant à sortir.

— C’est agaçant hein ?

Avec un sourire entendu, Julie doit reconnaître que se tenir de ce côté du secret est très frustrant.

— Je dois aller au bureau, je n’aime pas être en retard.

— Alors file, bonne journée. Je proposerai à Gabriel de venir vers 18h, dit-il en accompagnant son invitée jusqu’à la porte du pub.

Il est 8h10, le soleil enjambe à peine les toits et étale sa lumière blanche sous le ciel bleu uni, les trottoirs brillent par taches humides et les vitrines faisant face à l’astre sont autant de miroirs.

— Ce sera une belle journée Carl, dit-elle en relevant le col de son manteau sur ses joues.

— … je ne crois pas, mais on verra… Bonne journée Julie.

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Ton prénom, ton surnom ou "Anne Haunime"
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