Les déviates

...chapitre 4

— Il m’a suivie, dit-elle dans un sanglot, je n’ai pas pu… Je me suis débattue et je suis revenue en courant, il est encore derrière moi…

Carl agrippe Julie par l’épaule et l’emporte sans ménagement derrière le bar, il ouvre un réfrigérateur bas, appuie sur la tête de Julie qui se retourne pour protester mais il la pousse à l’intérieur et ordonne :

— Pas un bruit.

Il claque la porte épaisse et se redresse pour voir un homme aux joues rouges investir le bar, hirsute et furieux il inspecte frénétiquement la salle en jetant ses yeux fous un peu partout, puis revient vers le bar où se tient un Carl flegmatique. L’homme hurle:

— La fille, la bourgeoise, elle est où ?

— Quelle fille, demande nonchalamment Carl ?

— Te fous pas de ma gueule ! Je l’ai vue entrer ici il y a pas une minute.

Hors de lui, l’homme contourne le bar et Carl recule pour garder une distance raisonnable au furibond. Comme un fou, il avance et se penche régulièrement pour fureter sous l’évier, entre le lave-vaisselle et la rangée de réfrigérateurs, mais ne trouve que des étagères et des cartons d’emballages. Il avance encore et Carl quitte le bar pour reculer dans la salle en tentant d’ouvrir un dialogue.

— Il n’y a que nous ici, calmez-vous, pourquoi poursuivez-vous une fille?

— Elle m’a fait un truc hier soir, dit-il orageux, je suis pas fou, depuis il y a un truc bizarre.

— Hier soir ? Vous l’avez rencontré hier soir et vous la poursuivez, interroge Carl ? Que s’est-il passé ?

— C’est pas tes affaires, tempête le forcené, je veux juste la retrouver pour qu’elle m’enlève ça !

Il inspecte la réserve qui jouxte le bar mais la chaînette qui en interdit l’accès est immobile, il bondit dans les alcôves et regarde sous les tables, il roule des yeux de bête féroce traquant une proie toute proche. N’en trouvant aucune trace, il revient vers la salle, toujours bouillonnant. Julie enfermée n’entend que des sons étouffés par la porte isolée du réfrigérateur.
Elle n’a pas osé bouger malgré l’inconfort de sa posture, elle est agenouillée sur un sol rugueux et frais, un peu poussiéreux, les parois de cet étrange réfrigérateur semblent elles aussi faites de la même matière, tout comme le plafond que sa tête a rencontré juste après que Carl lui ait refermé la porte au nez.
La jeune femme fait face à cette porte et n’aperçoit aucun trait de lumière s’en échappant, il fait complètement noir dans cette cachette aux odeurs humides, elle tourne la tête mais ne distingue rien derrière elle. Sa main trouve un câble fixé au mur mais pas d’interrupteur, elle tente de sortir son téléphone de la poche de son pantalon, mais sa position repliée lui interdit son accès et elle abandonne l’idée de s’éclairer pour l’instant. Ses pieds pendent dans un trou qui semble de la largeur de la cellule, elle peut sentir au sol un bord sur lequel s’appuient ses chevilles, prudemment elle déplace son poids sur son genou droit, tend la jambe gauche et rencontre rapidement le sol, plus bas.

— Un escalier, se dit-elle, un escalier caché derrière une porte de réfrigérateur. L’interrupteur doit être à proximité de la porte, je vais m’asseoir et le chercher.

Elle trouve juste la place de se tourner et sa main touche quelque chose sur la première marche, l’objet s’écarte au passage de ses doigts et va lui échapper, elle l’attrape comme elle peut et s’immobilise, assure contre la marche l’assise de ce qui semble être un récipient et renonce à l’idée de s’asseoir.

— Je ne sais pas où je suis, pense-t-elle. Si je bouge encore je pourrais bousculer quelque chose qui dévalera cet escalier dont je ne connais pas la hauteur, je ne dois faire aucun bruit. Je vais attendre à genoux, tant pis pour l’inconfort.

Elle reprend sa position première dans une plainte discrète et tend l’oreille, la discussion entre les deux hommes lui parvient trop atténuée pour qu’elle puisse déchiffrer le moindre mot, elle peut juste différencier le ton rageur de son poursuivant et les inflexions posées de Carl.

— ...mais oui ! Au moins 6 fois cette nuit, et aujourd’hui une dizaine de f…

Le furieux ne finit pas sa phrase et se gifle rapidement.

— Raaah encore ! Tu vois ? C’est elle qui m’a fait ça j’en suis sûr, si je la trouve…

— Vous ne trouverez pas cette femme ici, vous devriez...

— Arrête de te foutre de ma gueule, je te dis que je l’ai vue entrer ici !

Fou de rage, l’homme s’élança vers Carl et empoigna sa chemise juste sous le col et lève l’autre poing pour frapper, Carl pose sa main sur celle de l’assaillant, fléchit les jambes et tourne son buste en reculant pour échapper au coup qui lui était destiné. Il arrache la prise de l’enragé en resserrant son étreinte sur les métacarpes de la main prisonnière de la sienne et de son avant-bras gauche appuie sur le coude affaibli de son agresseur. Carl recule encore d’un pas, tire le membre piégé et endolori vers le sol, le propriétaire du bras vrillé suit lourdement le mouvement comme aspiré par un vide soudain et s’agenouille en geignant. Sans attendre, le barman aux ressources cachées tire encore sur le côté pour allonger rapidement celui qui est passé d’agresseur à victime en quelques secondes, puis pose un genou sur le dos et sa main libre à plat sur la tempe de l’homme médusé. Le silence s’installe soudainement, l’homme au sol ne résiste plus, Carl relâche sa prise et le bras prisonnier s’allonge mollement sur le plancher. Le barman s’empresse d’aller tirer les rideaux sur la devanture et verrouille la porte, il s’approche ensuite des réfrigérateurs et se penche près de la porte qui cache Julie.

— Julie c’est moi Carl, tout va bien je vais ouvrir, dit-il en joignant le geste à la fin de sa phrase.

— Il est parti ?

— En quelque sorte oui, vous pouvez sortir.

Elle se lève et frotte ses genoux, se tourne vers la salle et aperçoit le corps inerte de celui qui la chassait. Il est allongé sur le ventre, ses membres sont repliés comme s’il rampait et sa tête est tournée sur le côté. Les yeux ouverts et la bouche bée, il semble surpris mais tout son corps est relâché et immobile.

— Oh non Carl, qu’est ce qui s’est passé ? Il est…

— Non, disons qu’il dort, je suis désolé mais il faut encore vous cacher, il va se relever dans quelques minutes et il est toujours préférable qu’il ne vous voit pas.

— Bon mais alors comme j’ai le temps je vais m’asseoir et vous allez m’indiquer où se trouve l’interrupteur, ronchonne-t-elle en ouvrant le faux réfrigérateur.

— Venez par ici, dit-il en souriant et guidant la protestataire vers la réserve à côté du bar.

Il dégrafe la chaînette interdisant l’accès à la réserve et invite la jeune femme dubitative à entrer.

— Passez le rideau et mettez vous à l’aise, le salon est en face, la cuisine sera à droite, il y a des toilettes là juste à gauche mais attendez que notre ami reparte pour y aller s’il vous plaît.

Julie traverse un vestibule sombre abritant une penderie et des toilettes ; elle trouve au fond le rideau, l'écarte et révèle une porte qu’elle ouvre pour découvrir un salon spacieux et lumineux. Elle entre rapidement, n’hésite pas retirer son long manteau et tombe sur le canapé dans un soupir, elle reste immobile un instant puis balaye la pièce du regard, la lumière douce et les couleurs sobres sont apaisantes. Deux plantes vertes en pot encadrent une bibliothèque, un panneau est garni de photos maintenues par de petites épingles à linge en bois, un meuble bas propose une station audio minimaliste et un tourne-disque escorté d’une boite contenant certainement des disques vinyl, deux tableaux abstraits se font face de chaque côté du salon, et au milieu de cet espace ostensiblement dédié à la détente sont disposés le canapé, une table basse en bois épais et deux fauteuils crapaud.

Julie se lève pour inspecter la bibliothèque, le meuble est garni pêle-mêle d’ouvrages très différents, histoire, quelques romans, très peu de classiques, un livre sur le jardinage, un autre pour l’identification des champignons, un dictionnaire, et enfin un paquet de quelques magazines roulés ensemble entre les livres, seules les bandes dessinées sont regroupées et sagement rangées dans l’ordre. Elle se tourne et avance jusqu’au panneau parsemé de photos, repère Carl sur quelques-unes d’entre elles et le suppose entouré d’amis et de membres de sa famille, un homme revient sur nombre de photos, ainsi qu’une femme âgée. Dans ce fatras de souvenirs, elle aperçoit une photo prise ici, dans ce salon, mais le passage vers le bar n’y est pas. Elle se retourne plusieurs fois pour comparer ce cliché avec l’aménagement actuel de l’appartement lorsque Carl apparaît justement par la porte en question. En trois pas allongés et rapide dans sa direction, Julie l’assaille de questions :
— Qu’avez vous fait de lui ? Vous allez appeler la police ? Je ne veux pas d’histoire…

— Tout va bien Julie, il est reparti calmement, il ne se souviendra pas de ce qui lui est arrivé ici et de ce que vous lui avez fait hier soir.

Glacée, Julie fixe Carl qui lui sourit gentiment, elle a la très mauvaise impression d’être mise à nu et en même temps elle ne ressent pas de danger. Muette et en panique elle cherche comment feindre l’innocence, elle voudrait éviter de retracer les évènements avec ce barman qui semble en savoir trop mais il ne lui laisse pas le temps d’échafauder son plan d’évasion.

— Julie, il faut qu’on parle, tout d’abord je vous invite à dîner, et ensuite je vous invite à me tutoyer. Une poêlée de légumes, ça te convient ? demande-t-il en allant à la cuisine.

— Oui...Oui des légumes c’est bien, bredouille Julie livide.

— Je sais ce qu’il s’est passé hier soir, enfin, je n’ai que la version d’un individu louche, dit-il en levant la voix pour être entendu depuis la cuisine. Il revient avec deux verres de vin rosé et reprend :

— Avant tout, pas d’affolement, je suis de ton côté, je suis capable de choses de ce genre moi aussi. Je peux par exemple t’expliquer ce que j’ai fait à ton agresseur, le pauvre a passé deux jours horribles, dit-il dans un petit rire.

Julie est tétanisée, ce qu’elle a soigneusement et depuis toujours caché est formulé avec légèreté dans ce salon feutré. Carl s’est planté devant elle et lui tend un verre qu’elle saisit mollement.

— Eh bien je...

— Je sais que tu l’as forcé à se gifler plusieurs fois et suffisamment fort pour l’étourdir. Je suis impressionné, on n’a jamais vu une telle maîtrise chez une personne aussi jeune. Mais pourquoi tu ne t‘en ai pas débarrassé ce soir de la même manière ?

— Je ne sais pas, ça ne marche plus... euh attendez... qui “on” ? répond Julie qui a repris ses esprits.

— Tout ça appelle beaucoup de questions, Gabriel aura sans doute des réponses…

— Quoi ? Qui ? Non, personne d’autre ne doit savoir, je ne veux pas !

— Julie, tu n’es plus seule, nous sommes…

— Mais je veux être seule, je n’ai pas envie de partager ça, il est plus facile de se cacher seule.

— Nous sommes cachés nous aussi. As-tu déjà entendu parler de personne comme nous avant ce soir ?

Julie doit reconnaître qu’en effet elle n’est pas la seule à être discrète, et malgré son aversion pour l’affichage elle ressent la piqûre de la curiosité. Combien ? Où ? Qui sont ces personnes semblables ?

Elle porte le verre à ses lèvres et reste pensive de longues secondes, Carl la laisse à son débat intérieur tant il sait qu’une avalanche d’arguments ne sauraient faire mieux fléchir une position que ne le fait un dialogue interne.

Il pose son verre et retourne à la cuisine pour finir de préparer le dîner, pendant que Julie assiste à une discussion houleuse entre sa réserve farouche et sa curiosité. Son secret a une vingtaine d’années, mais il a été découvert ce soir par une personne qui partage plus ou moins ce don et qui connaît une autre personne qui semble en savoir plus que lui sur ce qu’elle pensait unique jusqu’à ce soir.

Elle pense d’abord à disparaître, ce serait assez simple puisque Carl ne connaît pas son adresse et ne sait pas non plus où elle travaille, il a toujours eu la délicatesse de ne pas porter la discussion sur ce sujet. Oui ce serait possible, il lui suffirait de ne plus revenir dans ce bar et aussi éviter le quartier, trouver rapidement un autre travail et déménager, changer de ville. Oui partir, disparaître, retourner chez son père et travailler chez son oncle, revenir aux sources et retrouver l’environnement dans lequel son secret a survécu si longtemps est subitement séduisant, et répond parfaitement à son besoin de discrétion. Ça peut être le nouveau départ qu’elle appelait de ses vœux il y a quelques heures. Et d’un autre côté si la personne citée par Carl était à la tête d’une sorte d’organisation capable de la retrouver, alors sa famille serait exposée et ça ne lui est pas concevable.

Elle se dit que rencontrer le contact de Carl sera peut-être comme mettre un doigt dans un engrenage et qu’il lui faudra vivre avec le partage de son secret avec deux ou trois, puis peut-être plus de personnes ; mais elle a envie de savoir qui se cache derrière ce prénom et ce que cette personne peut lui apporter comme réponses.
Que sait cette personne de ce pouvoir ? Le maîtrise-t-elle elle aussi ? Que sait-elle de plus que Carl ?
Avec un peu de finesse, il est sans doute possible d’apprendre sans trop donner de détails. Peut-être est-il possible de maîtriser une partie de son destin en choisissant ce qui peut être partagé et ce qu’il est préférable de garder secret, en quelque sorte tenter de canaliser les flots tumultueux des lendemains incertains.

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