Les déviates

...chapitre 9

La camionnette quitte le parking du cinéma et s'engage sur la rocade, étrangement Julie n'a plus de curiosité et se laisse emmener placidement. Au bout d'un long moment elle se rend compte de ce comportement aux antipodes de ses habitudes et sort de son silence.

— Je ne sais même pas votre prénom, et ce nom bizarre "les déviates", qu'est-ce que ça veut dire ? Dit-elle d'une voix suffisamment sonore pour dépasser le bruit du moteur.

— Je suis Marie, et je suis une déviate comme toi. Ce mot désigne notre capacité à faire dévier la volonté d'une personne, tout simplement. Nous avons choisi un mot qui s'écrit de la même manière au masculin comme au féminin.

— Un mot épicène, j'aime l'idée, reprend Julie qui fait de son mieux pour rester connectée à sa voisine.

La chaleur doucereuse dans laquelle elles sont enveloppées la submerge et il lui semble être entrainée dans un creux de coton, elle réprime un bâillement, se redresse et s'étire pour s'extraire de sa langueur.

Le fourgon quitte la rocade et s'arrête à un feu, le vrombissement du moteur s'absente et la voix de Marie se fait moins forte.

— Aujourd'hui tu vas rencontrer le groupe, je sais qu'il était prévu de te recevoir au calme afin de prendre le temps de tout t'expliquer, mais il va falloir accélérer le mouvement. Ce matin on rejoint une réunion de pré-intervention.

Marie se tourne vers Julie comme elle finit sa phrase, aspire son regard dans le sien et ajoute :

— Tout va bien se passer Julie, tu écouteras attentivement et je répondrai à tes questions au déjeuner.

— Pré-intervention ? fait Julie avec une moue dubitative. Je ne suis pas certaine de...

— Carl sera là, ajoute Marie en posant sa main sur celle de Julie.

— Ah oui Carl, je serai contente de le voir.

Julie affiche un sourire béat et retourne à un silence confortable, le fourgon redémarre au feu vert et tourne vers des rues bordées de commerces surmontés d'appartements. Marie s'engage sous une porte cochère étroite pincée entre une laverie et un tatoueur, puis se gare dans une cour pavée au centre de quatre façades grises, dont une seule présente une porte. La cour est peu entretenue, bordée d'herbes folles ayant trouvé assez de substrat entre des pavés, elle semble n'être que rarement fréquentée. Il n'y a que le passage vers la porte qui n'arbore pas de trace de vie végétale, Marie descend du camion, vient ouvrir la portière de Julie et l'invite à la suivre en la prenant par le bras. Julie marche mollement près de Marie, sans volonté particulière, mais à l'approche de la porte elle se reprend, se demande ce qu'elle fait là et s'arrête. Marie se retourne, sentant que le bras qu'elle tirait ne suit plus.

— Eh bien Julie, pourquoi t'arrêtes-tu ? nous allons entrer là.

— Non attendez, tout ça va trop vite, j'allais à une réunion d'information, pour comprendre tout ça, pour me comprendre. Maintenant j'apprends que je vais participer à une réunion de "pré-intervention" et que vous répondrez à mes questions pendant le déjeuner. Et je ne sais pas où on est !

Sans lâcher son bras, Marie plante son regard dans les yeux de Julie et lui adresse un grand sourire.

— Viens Julie, tu es des nôtres, et Carl t'attend à l'intérieur, tout ira bien.

Les épaules de la jeune femme retombent et elle s'engage de nouveau dans le sillage de la voix suave de Marie, son parfum même est envoûtant et la jeune femme marche sur du coton.

La porte en bois passée, elle se referme dans un bruit étrangement lourd et jette une soudaine pénombre sur le lieu où les deux femmes sont entrées. Un bref instant plus tard le plafonnier chasse la nuit en crachotant des éclairs de lumière pâle, puis les tubes fluorescents s'allument définitivement sur une petite pièce nue proposant deux portes et un escalier. Une des deux portes ne laisse passer que le relief assourdi d'une conversation, Marie y donne quelques coups du revers de son index courbé ce qui met fin au murmure de l'autre côté de la porte et fait naître un glissement de chaise. Des pas se rapprochent et Carl apparait.

— Bonjour Marie, bonjour Julie, entrez on va commencer.

La pièce dans laquelle entrent les deux femmes est un salon cossu au style un peu désuet, à droite un canapé et deux fauteuils au rembourrage épais regardent la cheminée éteinte, le mur du fond accueille quelques tableaux sombres de natures mortes et de scènes de chasse bucoliques, le mur de gauche aligne un secrétaire en bois marqueté et deux guéridons trapus portant chacun une lampe, enfin le centre de la pièce offre une longue table de bois lustré autour de laquelle sont assis Gabriel, un vieil homme aux fins cheveux blancs, et Carl qui vient de reprendre sa place en invitant Marie et Julie à venir s'attabler avec eux.

— Entrons dans le vif du sujet, le temps presse, ordonna l'homme aux cheveux blancs. Marie, est-ce que notre jeune amie est prête ?

Marie pose sa main sur l'épaule de Julie et glisse à son oreille quelques mots d'une voix suave, Julie se redresse et son regard s'allume. Le vieil homme constatant que la jeune femme est pleinement avec eux reprend froidement.

— Julie nous savons de quoi tu es capable et nous avons besoin de tes capacités pour récupérer quelque chose qui a été volé. Nous cherchons un ordinateur portable, principalement son disque dur, le reste de l'ordinateur n'a pas d'importance. L'appareil a été volé il y a quelques jours, nous avons peu de temps pour le retrouver avant que la réelle valeur de l'objet soit découverte, ou que l'ordinateur soit revendu ou déplacé. Nous supposons qu'il se trouve dans une résidence isolée au sud de la ville, Julie et Carl vous assurerez ensemble cette mission mais vous prendrez des routes différentes et tâcherez de ne pas vous trouver dans la résidence au même moment. Carl, tu interviendras après le passage de Julie pour faire le ménage derrière elle, aucun témoin, aucune trace. Je vous donne le plan de la région concernée, vous l'étudiez, le laissez ici et partez ensuite. Des questions ?

L'homme plonge une main dans la poche de son manteau et tend une carte IGN agrémentée de flèches et annotations au feutre rouge, se lève, regarde l'assistance muette et part.

Julie s'empare du plan laissé sur la grande table et le déplie, Carl se rapproche d'elle tandis que Marie et Gabriel quittent la table pour discuter à l'écart.

— La petite m'étonnera toujours, admet Gabriel à voix basse. Et toi comment te sens-tu ?

— Ca va aller, je tiens en me disant qu'on touche au but, après ça ce sera fini, chuchote Marie dans un sourire usé.

— Oui on verra, le vieux me disait qu'il y a peut-être...

— Ha non Gabriel, tu m'avais promis !

Le regard de Marie se durcit et plonge dans celui de Carl, qui baisse les yeux en soupirant.

— Oui c'est vrai, mais c'est tellement facile, on pourrait en faire bien plus...

— Non non, c'est facile pour toi parce que c'est Julie et Carl qui sont sur le terrain. Pense à eux, pense à nous. On fait ce coup-là et on s'arrête.

— D'accord ma chérie d'accord...

— Et puis je n'en peux plus des mensonges, Julie et Carl ne méritent pas tout ça.

Ils se tournent vers Carl et Julie, dans ce vieux salon l'ambiance feutrée contraste avec le stress et l'agitation de la mission qui se prépare, Gabriel et Marie posent un regard tendre et un peu inquiet sur leurs deux stratèges penchés sur la carte.

 

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