Les déviates

...chapitre 1.

Il est presque 18h et les bureaux se vident doucement depuis un quart d’heure déjà, des visages connus et sans nom défilent devant la porte ouverte du bureau de Julie en marmonnant parfois « bonne soirée » sans conviction. Elle range son bureau, se lève et sort en saluant en vain ses collègues silencieux qui de toute façon ne lui ont pas adressé la parole de la journée, sauf par obligation professionnelle. Elle s’insère dans la cohorte de fantômes du couloir en passant ses écouteurs sous ses cheveux, le bruit des pas glissants est remplacé par une douce musique electro qui envahit délicieusement sa tête. L’air froid et piquant au sortir du bâtiment achève de la laver de ces 8 heures molles de comptabilité, elle ne pense pas au lendemain qui sera tristement semblable aux autres jours et allonge le pas en direction des rues piétonnes du centre-ville.

Elle passe par le parc Camille Claudel qui l’éloigne des avenues grises et sonores, retire ses écouteurs et ralentit sa marche pour profiter de ce havre de sérénité. Un automne glacial a mis le feu aux arbres, des couleurs orangées mangent lentement le bord des feuilles des marronniers alignés et leurs graines brunes et brillantes qui jonchent les allées font le bonheur des enfants, cette vision bucolique redonne le sourire à Julie. Elle frissonne à présent, le pub n’est plus très loin et elle a hâte d’entourer une tasse de café de ses doigts mordus par le froid, cette douce sensation la réchauffe à l’avance et lui fait presser le pas en passant la grille du parc.

Elle distingue avec satisfaction la devanture sobre du pub, à cent mètres sur sa droite de l'autre côté de l'avenue, il ne lui reste qu'à louvoyer entre les passants du trottoir de ce quartier fréquenté et affronter le vent en traversant l'avenue. Elle pousse la porte du lieu accueillant dont la chaleur capitonnée efface aussitôt l'étreinte du froid. Les épaules de la jeune femme se relâchent, son sourire salue le patron qui lui répond d'un clin d'œil malicieux et l'invite à rejoindre directement sa place préférée.

— Un grand café comme d'habitude ? dit-il tandis qu’elle passe devant lui.

— oui merci Carl, et je veux bien deux de vos cookies s'il vous plaît. Non : trois !

— Ils sortent du four, je vous en mets quelques uns.

Julie traverse la salle sans regarder les quelques personnes assises çà et là, elle ne voit que la banquette qui approche, sa banquette, la meilleure place selon elle : c'est une alcôve doucement éclairée tournée vers l’entrée, vue de la salle baignée de lumière elle paraît sombre et on ne peut en voir les occupants. Arrivée à ce refuge reculé, elle va trouver sa place derrière la table puis se contorsionne pour retirer son long manteau qu'elle plie en deux et couche à côté d'elle.

Dans un timing parfait, le patron arrive avec le café tant désiré.

— Voilà votre café, avec les cookies…

Il reste là, se dandine et finalement lâche :

— Le café… J'ai ajouté un peu de crème dessus… Ça n’est pas bon pour la ligne mais c'est excellent pour le moral.

Son regard gêné croise une seconde celui de la jeune femme et y trouve l'aveu qui conforte son geste prévenant. Elle ajoute tout de même :

— Oui merci, je passe des journées ennuyeuses à mourir en ce moment... Je suis…

Il la coupe d'un geste tournant de la main.

— Ne dites rien Julie, vous n'avez pas envie de parler ce soir, je vous laisse tranquille et si vous avez besoin de quelque chose faites-moi signe, dit-il en reculant pas à pas.

Les patrons de bar sont des experts en humains, ils écoutent chaque jour des dizaines de personnes différentes qui s'arrêtent un moment pour poser leurs vies sur le zinc, les tenanciers ont acquis la capacité à lire en eux, à déceler les émotions dans le regard, dans les gestes et les postures avant les mots. Julie est rapidement devenue une habituée du lieu, elle apprécie Carl pour sa discrétion, elle apprécie ses attentions polies et surtout elle apprécie son café. Elle passe de plus en plus de temps dans ce pub, depuis quelques semaines elle apporte de la lecture et peut rester à lire pendant une heure ou deux, ou bien elle écrit, plus loin encore que dans cette alcôve feutrée elle se retire derrière les mots. Ainsi absorbée, il est arrivé qu’elle ne s’aperçoive pas que Carl remplace son café refroidi.

Une heure est passée silencieusement, Julie a lu tout son saoul, elle se lève et remet son manteau, pose sa monnaie sur le comptoir et salue Carl qui lève la main, elle sort, referme la porte sur sa longue pause-café et retrouve la rue qui s’est assagie. Il y a moins de circulation et le soleil est parti se coucher sur la campagne quelque part au-delà du relief urbain, le vent aussi s'est fait discret. Le flot de randonneurs en costume a laissé l’espace piéton à de rares couples qui cherchent un restaurant ou s’arrêtent devant une vitrine éclairée, quelques groupes épars laissent fuser des éclats de rire et les fumeurs encadrent les portes des bars. Julie a dû passer par cette petite haie d’honneur elle aussi en sortant du pub, le nez caché dans le col de son manteau elle a traversé en grimaçant les exhalaisons âcres des quelques personnes qui sortent pour avoir leur dose de nicotine. A la réflexion elle se dit qu’après tout elle aussi est droguée, elle a passé la porte dans l’autre sens pour obtenir sa dose de café et de lecture et ne manquerait ce moment pour rien au monde. Nous avons tous des addictions.

En marchant jusqu’à l’arrêt de bus Julie se surprend à penser à son travail, à ce qu’elle doit faire le lendemain, ce qui doit être rendu pour la fin de la semaine. Le poste qu’elle occupe n’est pas épanouissant mais elle aime s’organiser même si elle n’a pas envie de penser à ça à cette heure-ci. D’un geste de la main devant son visage, elle chasse ces pensées adventices et oriente son esprit sur le programme de la soirée. D’abord prendre une douche, puis réchauffer une part de soupe de légumes préparée la veille, disposer sur la table basse son bol de soupe, un verre de vin et une grappe de raisin, et enfin profiter de ce festin dans son canapé. Reste ensuite le choix d’une série à suivre, ou peut-être un documentaire, le choix est vaste parmi les différents services de vidéo à la demande mais comme elle est seule à décider elle ne tergiverse jamais longtemps. Son esprit revient dans le bus car son arrêt est le suivant, elle lève le regard vers la porte et s’apprête à se lever lorsqu’elle aperçoit un homme assis étrangement. Il lui fait face à quelques mètres et la toise d’un regard satisfait, un rictus suffisant plisse sa joue gauche, il penche la tête et son regard rampe sur les jambes de la jeune femme. Elle devine avec écœurement les pensées qui dirigent ce regard et veut s’éloigner rapidement, le bus s’arrête, la porte s’ouvre et Julie s’empresse de la passer. Elle marche avec détermination vers son immeuble mais ce dernier aussi semble déterminé et l’a suivie, il la voit traverser un parking et passer l’angle d’un immeuble. Il presse le pas, tente de courir sans bruit jusqu’à ce coin, il passe la tête et aperçoit la silhouette chassée glisser sous un passage mal éclairé et n’entend plus ses pas. Il se dit qu’il est repéré et qu’elle se cache là, tant pis pour elle. Arrivé à pas feutrés au passage sombre, il retrouve la jeune femme qui étouffe un cri et qui recule de deux pas mal assurés. Le fond du passage, visible par intermittence sous la lumière hésitante d’une barre au néon, est fermé par une porte métallique, des cartons épars allongés au pied des murs ne cachent aucun objet pouvant servir d’arme, il y a une caisse en plastique près de l’entrée mais maintenant la silhouette prédatrice l’a dépassée. Julie se sent prise au piège et sent la colère recouvrir sa peur, comme une marée froide mangeant une plage passive.

— Nous sommes seuls ici.

Il prononce ces quelques mots d’un ton neutre en la regardant droit dans les yeux. L’homme choisit un sourire vaniteux et marche vers la proie acquise, sûr de lui, il avance sa main droite vers le sac à main de Julie et s’administre une claque monumentale qui le déséquilibre. Il se redresse, sidéré, puis recommence de l’autre main, cette fois il est sonné et veut prendre appui sur le mur proche lorsqu’il se donne une dernière gifle qui l’envoie au sol. Entre incompréhension et peur, à genoux sur le béton sale l’importun regarde ses mains traîtresses, ses joues endolories se gonflent et retombent sous sa respiration saccadée.

La fille a disparu.

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